Tombées comme des mouches

Imagine, nous sommes demain. Toi qui écrases les petits rampant en rigolant, vicieux. Toi qui noies les bestioles en arrosant ton jardin plein d’engrais. Toi qui te plaint des piqures et des gratouilles des insectes. Souris ! Dans le demain qui n’est pas si loin, ils ne t’embêteront plus.

2030, l’alerte est tombée. S’en est fini de ces petites voleuses zigzagant de fleurs en fleurs. Leurs butins dorés sur le dessous de l’estomac, les collectionneuses ouvrières se sont éteintes un après-midi, dans le silence des autos hybrides. Les cheminées souillées des fumées de systèmes vrombissants, ont effacé du socle ancestral terrestre, celles qui étaient, dans un souvenir lointain, les représentantes de l’harmonie politique et les garantes de notre biodiversité.

Le BZzZ hypnotisant de la butineuse affairée n’est plus que silence

On en était aujourd’hui à faire le travail des insectes et de la nature, masques hygiéniques sur le visage pour protéger les survivants végétaux, nécessaires à l’oxygénation de la surface. Le pinceau, main droite, d’un geste de bas en haut appliqué sur les bourgeons prêts à pondre plongé dans le pollen de synthèse stocké, dans une boîte en plastique recyclé tenue main gauche. Recommencer cette action en ouvrier des milliers de fois par jour. On avait bien expliqué que si tout le monde espérait le manger quotidien, il était nécessaire de poloniser à la main ce qui restait de vert. Le rôle de l’abeille attribué à l’homme, permettre aux fleurs de se reproduire. Sans cette reproduction, c’est l’extinction de l’espèce.

Désormais, ce sont des doigts de couleurs jaunâtres tirant sur le marron sale qui agitent leurs petites ailes. Ils badigeonnent de synthétique non bourdonnant, les fleurs des arbres souffreteux. Le pollen n’existe plus à l’état sauvage. Il est devenu une pièce rare de musées et de laboratoires. A force de courses productivistes et quêtes irraisonnées du progrès, les hommes ont tellement dégueulassé la planète entre les années 1950 et 2030 que l’environnement s’est détérioré au point que la disparition des abeilles devienne une réalité. La multitude des espèces restreintes de centaines de milliers à quelques milliers.

  » Mais le RoundUp c’est potable ! « 

  • Alors, buvez en ?
  • Non, merci. »

Longtemps la responsabilité fut attribuée au milliard et demi du pays le presque plus à l’est ; Mao Zedong et son grand bond lancé en 1958 qui se prit le mur de la famine. La chasse aux moineaux, les voleurs du grain du peuple, qui conduisit à la prolifération des insectes et à l’utilisation massive d’insecticides. On a accusé les Soviétiques de produire dans d’obscures usines des choses terribles pour l’environnement, les Allemands de la remise en état de très vétustes usines à charbon dégazant des toxiques à travers l’Europe, et même les Français de l’utilisation de pesticides pourtant interdits. Oser dire que les fleurs des champs et les bleuets disparus ont contrarié la biodiversité est hérésie. Le RoundUp c’est potable ! C’est Patrick Albert Moore qui l’a déclaré. Et ce célèbre expert environnemental pour la firme américaine Monsanto, n’est pas un menteur. Payé quelques centaines de K euros à l’année, c’est dire s’il est qualifié.

La danse des abeilles est devenue désorganisée, dès les années 2000. Elle ne leur permettait plus ni la recherche de nouveaux espaces de colonies, ni l’échange d’informations. Elles, qui étaient harmonieuses et travailleuses devinrent si instables qu’elles s’entretuèrent à la manière maya, et s’éteignirent calmement. La chronique de leur mort annoncée, que dis je, hurlée par quelques hippies/ altermondialistes ( ?) conscients, ne modifiât pas le comportement humain. M. Neumann, du Centre agroscope Liebefeld-Posieux de Berne explique :

« on peut supporter séparément une maladie, une mauvaise alimentation, un empoisonnement aux pesticides, mais quand tous les facteurs se conjuguent, il arrive un moment où la limite de résistance est atteinte ».

On en était là. Plus d’abeilles, et des responsables multiples. Les variétés anciennes, de pommes, de cerises, de grenades et de pêches restent un souvenir des anciens temps. Le ciel est gris, et l’air étouffant. La terre est sèche et les saisons anarchistes. Et si l’on a tant gigoté pour la défense des races humaines, les animales on s’en est contrefiché. Résultat ? Ca fait de la dégringole dans les statistiques de l’espérance de vie, les cancers et la mort ont de beaux jours devant eux. Le goût et l’appétit pour des produits de synthèse à base de poudre et de colorant b12 machin, c’est devenu l’habitude des années 2030. Le dessin animé qui mettait cette douce petite abeille en scène, n’est plus, quant à lui qu’un soupir, une vague idée du passé, des images d’archives. La terre réduite, fataliste à l’attente de l’étouffement collectif. On avait prédit la chute de l’homme pour plus tard. L’extinction de l’espèce à cause de la montée des eaux ou les possibles météorites, aux envies de titiller la bleuté, et bien non. Morts étouffés dans notre crasse décadente de l’assassinat de la petite abeille.

Pierre Ardilly

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Écrit par sac