Tim Walker, un photographe au pays des Merveilles

CEUX QUI VONT MARQUER 2018. L’artiste britannique, adepte du surréaliste, s’est associé au célèbre calendrier Pirelli pour son édition 2018. Bienvenue au Pays des Merveilles.

« Une entrée dans un club très sélectif.«  Voilà comment la photographe Anne Leibovitz décrit l’opportunité de réaliser le prestigieux calendrier Pirelli.

Depuis 1964, « The Cal » met en scène, en collaboration avec un artiste photographe, des célébrités féminines issues des mondes de la mode, du cinéma et de la musique. Mais ce calendrier n’a pas destination à être vendu au public, mais plutôt à être offert à un nombre restreint de personnes dans le milieu du showbusiness. Créant une véritable convoitise.

Pour l’édition 2018, le photographe de mode de 47 ans Tim Walker est donc l’heureux élu. Et l’artiste a choisi de marcher sur les traces de l’édition de 1987, dirigée par Terrence Donovan : tous ses modèles sont noirs.

Autre originalité : si le calendrier ne fait d’habitude poser que des femmes, Tim Walker opte pour la mixité.

RuPaul et Dijmon Hounsou dans le calendrier Pirelli 2018, par Tim Walker

Inspirés du roman Alice aux Pays des Merveilles de Lewis Carroll, Tim Walker et la scénographe Shona Heath ont réalisé des clichés riches en costumes et en décors. Perspectives bouleversées, aliénation… Derrière son appareil, Tim Walker transmet le goût, les couleurs et les odeurs d’univers alambiqués.

Et le thème d’Alice au Pays des Merveilles, « l’un de ses grands classiques », ne pouvait mieux correspondre au photographe, puisqu’il sera l’occasion de jouer avec ses fantasmes, explique Lily Hook, photographe française et grande admiratrice du travail de Walker.

Selon elle, Tim Walker propose un univers « gothique » et « très beau« , qui s’inscrit dans la lignée du réalisateur Tim Burton – pour lequel il produira d’ailleurs des photos lors de la retrospective de sa filmographie au Musée d’Art Moderne de New York. « Ces photos sont souvent prises à l’extérieur, très fantasques avec beaucoup de mise en scène« , poursuit Lily Hook.

L’objectif d’un rêveur éveillé

Bien au-delà de la mode, Tim Walker demeure avant tout un passionné de photographie. Ainsi, il confiait lors d’une interview au magazine anglais The White Review : « Je ne suis pas vraiment inspiré par les mode et les marques.« 

La célébration de l’humain, l’extravagance, le fantastique… des piliers, propres à son crédo : « Stay weird, stay different. »

Né en Angleterre en 1970, Timothy Walker a grandi modestement loin de la capitale. Il affirme sa prédilection au College of Art and Design à Exeter. Il décroche son premier prix encore étudiant, récoltant la médaille de bronze au concours Young Photographer of the Year du quotidien anglais The Independant.

À tout juste 20 ans, il commence déjà à produire pour Vogue. Quatre ans plus tard, il découvre la Grande Pomme et le rêve américain. Son style, décalé des normes, se déploie et c’est ainsi que Stefano Tonchi du magazine W, pour lequel il a travaillé, l’érige comme « le dernier romantique » parmi les photographes de mode.

Son oeuvre dépeint son errance, lui qui vogue sans cesse entre la rêverie enfantine et le réel. « J’ai toujours aimé les illustrations dans les livres pour enfants plus que les histoires elle-mêmes », explique-t-il à The White Review.

Naomi Campbell et Sean « Diddy » Combs dans le calendrier Pirelli 2018 par Tim Walker

Si Pirelli lui permet d’élargir son genre de modèle, Tim Walker reste fasciné par ses Muses ;   les femmes. « Moi qui suis gay, je ne les vois pas comme des objets de désirs, mais comme des créatures fortes et puissantes », précise-t-il dans le communiqué de presse du calendrier.

Avec la scénographe Shona Heath, il a cherché à chambouler le kitsch victorien du Pays des Merveilles, en diversifiant les mises en scènes. « Même si, en réalité, notre message demeure très clair et reste profondément fidèle au récit original de Lewis », explique Shona Heath dans le communiqué.

La mélanine au premier plan

Naomi Campbell, Whoopi Goldberg… Tim Walker use de son casting exclusivement noir pour véhiculer un message : « Nous avons pu nous amuser à bouleverser certains épisodes ou personnages du conte, comme par exemple le lapin qui d’habitude est blanc et que nous avons voulu noir. »

Au passage, Tim Walker surfe sur le retour de la blaxploitationApparu dans les années 1970, ce mouvement culturel, malgré quelques dérives caricaturales, a valorisé l’image des personnes noires en les présentant non plus uniquement comme des faire-valoir de second plan, mais dans des rôles principaux et dignes. Ces dernières années, le mouvement a connu un sursaut, avec des films comme Creed ou la série Empire.

Cette année, blaxploitation touche même les blockbusters de super-héros avec l’adaptation Black Panther, affichant au casting Angela Bassett, Forest Whitaker et Lupita Nyong’o.

Esther Bassingha et Samuel Regnard

Écrit par Samuel Regnard