Renseignement : surveiller internet ne fait pas tout

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Avec son projet de loi, le gouvernement veut traquer les terroristes en ligne. Une nouvelle mesure qui peut s’avérer utile, mais pas toujours. 

« Dans un contexte marqué par les révélations d’Edward Snowden ainsi que par des menaces terroristes dont l’extrême gravité a été confirmée, l’actualisation des textes régissant les activités de renseignement est indispensable. » L’Assemblée nationale n’y va pas par quatre chemins : il faut une nouvelle loi sur le renseignement. C’est ainsi qu’arrive le projet de loi sur le renseignement visant à « prévenir le terrorisme«  en France. Au programme : une surveillance de n’importe quelle conversation en ligne sur le web traditionnel.

Lutter contre la prolifération

Pour l’avocat Laurent Franck Liénard, spécialiste de la police et des unités d’élites, le projet de loi va dans le bon sens : « Cette loi est un plus. Est-ce comme ça que nous arriverons à démonter les réseaux djihadistes ? Evidemment non. En revanche, c’est bien par internet que les nébuleuses terroristes passent leurs messages. « 

Pour lui, il faut lutter contre la prolifération des idées djihadistes en ligne. Ce ne sont pas les chefs de files qui sont visés, mais bien ceux qui reçoivent leurs informations. Ceux qu’on appelle les seconds couteaux. « La loi permettra surtout de créer des alertes, de détecter la personne qui surfe tous les jours sur les forums djihadistes », vante Laurent Franck Liénard. Problème : à l’heure actuelle, seul le web  « normal » est visé. Le gouvernement compte donc traquer celui qui veut bien se laisser faire.

Deepweb ou l’art de la préparation…

Or, l’anonymat sur internet est à la mode. Tor, I2p… Les logiciels se multiplient pour aider à passer sous les premiers radars de la surveillance du net prévus par le projet de loi sur le renseignement. Concrètement, ils re-routent tout le trafic de l’ordinateur par l’intermédiaire de plusieurs machines éparpillées dans le monde, choisies de manière totalement aléatoire. L’adresse IP qui identifie la connexion internet se voit brouillée et il faudra plusieurs mois pour la clarifier.

Une partie du 11-Septembre aurait été planifiée ainsi. Les attentats de Bombay en 2008 aussi. Il aura fallu des mois aux enquêteurs pour comprendre le fonctionnement de ces réseaux secrets en ligne. Le chiffrement d’internet (utilisé à la fois par ces logiciels de hackers, mais aussi par les très officiels systèmes d’Apple ou Samsung) reste le problème majeur dans la lutte contre le terrorisme. Brouiller les pistes est devenu un jeu d’enfant pour qui est déterminé à se faire discret. Surtout que les terroristes savent se réinventer. Ils gardent encore un grand nombre de leurs tactiques de communication secrètes et le fonctionnement interne demeure encore un mystère.

Le facteur chance

Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont bien été surveillés. Mais, la surveillance s’est arrêtée, et les trois hommes en ont profité pour commettre leurs attentats. « C’est le facteur chance », estime Me Liénard. « Le contre-terrorisme, c’est de la chance, c’est tout le temps et n’importe quand. » En plus de surveiller les bonnes personnes, il faut donc surveiller au bon moment et de la bonne manière.

Mais aussi parier sur la voie internet. Les enquêtes menées sur la radicalisation de Mehdi Nemmouche et Mohamed Merah n’ont jamais fait état de radicalisation sur le web. Cherif Kouachi n’aurait fait qu’une recherche internet compromettante, celle concernant le maniement des armes.

Surveiller l’internet, pourquoi pas, attention à ne pas occulter les autres facteurs, comme la radicalisation en prison, dans les lieux de cultes, dans les quartiers ou par les proches. Le projet de loi sur le renseignement se concentre surtout sur la traque des petites mains. S’il pourra aider à détecter d’éventuels terroristes, il ne fera pas tout. Et devra être complété par d’autres mesures.

« 90% de ceux qui basculent dans des activités terroristes le font après avoir fréquenté des sites, des blogs, des vidéos. On ne combattra pas le terrorisme si on ne prend pas des mesures de règlementation d’internet » aime tout de même croire le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve.

Solène Oeino

Écrit par lesfleursdumal