Pourquoi la cigarette ne doit pas disparaître des films ?

La ministre des solidarités et de la santé Agnès Buzyn a annoncé sa volonté de limiter la représentation de tabac dans les films, une déclaration qui va à l’encontre du principe de l’art.

« Je ne comprends pas l’importance de la cigarette dans le cinéma français. Il se trouve que j’en ai parlé en conseil des ministres ce matin à Françoise Nyssen pour l’alerter. Il y aura des mesures en ce sens ». Cette phrase, prononcée au Sénat jeudi 16 novembre par Agnès Buzyn la ministre des Solidarités et de la Santé, a suscité de vives réactions dans le monde du cinéma. En somme, si 70% des films aujourd’hui présentent au moins un acteur cigarette à la bouche selon la Ligue contre le cancer , l’art que représente le cinéma ne devrait pas être remis en question. Un nouveau débat qui pose la question suivante : pourquoi la cigarette ne doit pas disparaître de nos écrans ?

Parce qu’elle est un accessoire indispensable

Interdire le tabac et plus particulièrement la cigarette au cinéma reviendrait à lui enlever l’un de ses accessoires préférés. Oui, le cinéma est accro à la cigarette mais il ne l’est pas sans raison. Cette « tige de huit » est un objet à part entière d’une grande importance dans les films que vous regardez. Pour le comprendre, essayez simplement d’imaginer un grand film de mafieux comme le Parrain de Francis Ford Coppola ou Casino avec Robert De Niro sans cette atmosphère lugubre donnée par la présence de cigarettes ou de cigares… Oui, on y croit tout de suite beaucoup moins. Qu’on le veuille ou non, la simple présence de tabac et de la fumée qu’il dégage permet de créer une véritable ambiance, un contexte.

Robert de Niro cigare à la bouche dans le film Casino (1995)

Outre cet aspect non négligeable qui tend à instaurer un climat particulier, le tabac dans le cinéma possède une autre fonction à caractère créatif : celle du personnage. Car la cigarette, bien que mauvaise pour la santé, est une force pour les réalisateurs tant elle peut influencer l’allure d’un personnage, son histoire ainsi que son caractère. Qu’elle soit associée à Clint Eastwood dans Le Bon la Brute et le Truand en signe de virilité, à la fameuse Cruella des 101 Dalmatiens pour lui donner plus de crédit dans son rôle de méchante ou encore à Uma Thurman dans Pulp Fiction dans le but de lui administrer un côté rebelle et élégante à la fois, la cigarette apporte un petit plus à la personnalité du personnage, qui en devient en réalité un énorme. Et tout ça sans parler de la grâce que le porte-cigarette peut donner à Holly Golightly (Audrey Hepburn), dans Breakfast at Tiffany’s.

Clint Eastwood dans le Bon la Brute et le Truand (1966)

Célèbre photo de Uma Thurman à l’affiche de Pulp Fiction (1994)

Audrey Hepburn et son fameux porte-cigarette dans Breakfast at Tiffany’s (1961)

Et puis, contrairement à l’effet négatif pointé du doigt par la plupart des « anti-tabac » dans les films, la cigarette peut donner lieu à des répliques cultes. Rappelez-vous de cette scène d’OSS 117 avec Jean Dujardin ….

Parce que la cigarette fait partie de la vraie vie

En somme, si le cinéma n’est que mise en scène, il cherche aussi à représenter la vraie vie. Et dans la vraie vie, il y a du tabac. Alors quand il s’agit de raconter l’histoire d’un réel fumeur sous forme de biopic, difficile d’effacer la cigarette de sa vie. Surtout quand vous réalisez un film retraçant la vie de Serge Gainsbourg. Le film Gainsbourg (Vie héroïque), réalisé par Joan Sfar, détient un des records d’apparition de tabac dans le cinéma avec pas moins de 42 cigarettes allumées. Mais que voulez-vous, l’auteur de Bonnie and Clyde vivait comme ça.

Eric Elmosnino jouant le rôle de Gainsbourg dans Gainsbourg (Vie héroïque) (2010)

Et si un biopic comme celui-ci ou celui de Coco Chanel peut choquer Agnès Buzyn, les films ne sont pas obligatoirement réalisés dans le but de faire passer un message moral selon Frédéric Goldsmith, délégué de l’Union des producteurs de Cinéma (UPC) : « Un film n’est pas là pour refleter la société telle que l’Etat voudrait qu’elle soit ». Car oui après tout, le cinéma permet de refleter la vie, la vraie, sans les conformités imposées par les sociétés. Cette possible censure de l’art qu’est le cinéma pourrait rappeler le livre 1984 de Georges Orwell ou tout est modifié en fonction de ce qui veut être montré.

Pour ne pas se retrouver avec un cinéma lisse

Oui, la comparaison avec 1984 est forte je vous l’accorde mais ce résonnement d’interdiction peut être dangereux pour le cinéma. Car une première idée de restriction comme celle évoquée au Sénat pourrait en engendrer bien d’autres comme l’interdiction d’alcool, de scènes de combat, de sexe et de poursuites dans les films car après tout cela rime avec excès de vitesse. Vous, amateurs de films d’actions, imaginez simplement un Fast and Furious où Vin Diesel roule à 50 km/h en ville et respecte les feux de circulation…  À ce rythme-là, « j’ai bien peur qu’on se retrouve avec un cinéma lisse » raconte le producteur Antoine Rein dans une interview accordée à France 3.

Cette peur d’aseptisation du cinéma est d’ailleurs partagée par la plupart des cinéphiles sur le réseau social Twitter :

Serge Toubiana le président d’UniFrance, organisation chargée de la promotion du cinéma français dans le monde, s’est dit aussi inquiet, quant au sort du cinéma français, que scandalisé au micro de France Info dimanche 20 novembre : « Il faudrait brûler tous les films de Claude Sautet, les interdire à tous les publics. Il ne faudrait plus jamais regarder un film avec Humphrey Bogart, c’est dangereux ».

Alors vous l’aurez compris, le cinéma français n’est pas prêt de lâcher sa cigarette et ça Agnès Buzyn l’a bien compris. Face à cette avalanche de réactions la ministre des solidarités et de la santé est revenue mardi 22 novembre sur ses mots prononcés au Sénat.

 

Sacha Rey  

 

 

Écrit par Sacha Rey

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