Patrick Clastres : « L’idéal de Pierre de Coubertin ? la paix par le sport »

 «Les JO c’est comme le Dieu Romain Janus, c’est à la fois le Dieu de la paix et celui de la Guerre !» Historien du sport, Patrick Clastres revient pour IEJ News sur les différents composants historiques des Jeux olympiques. Parmi ceux-ci, l’éthique, la guerre, sans oublier le fondateur des jeux modernes, Pierre de Coubertin. Entretien.

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L'historien du sport olympique Patrick Clastres.

L’historien du sport olympique Patrick Clastres.

Depuis la ré-instauration des Jeux par Pierre de Coubertin au 19e siècle, l’idéal olympique a t-il changé ?

L’idéal de Pierre de Coubertin était celui des pacifistes libéraux : la paix par le sport. L’idée était que les sportifs du monde civilisé, dans son esprit, se rencontrent sur les terrain de sport afin d’apprendre à mieux se connaitre… Sachant que  le sport était réservé à une élite, à des jeunes gens qui fréquentaient les universités. On n’imaginait pas que les fils du peuple puisse pratiquer du sport.

Ceux qui pratiquaient les Jo n’étaient donc pas forcément les meilleurs sportifs ? 

Voilà. Mais très vite, les compétitions sportives vont êtres pénétrées par les sportifs issus du peuple ! Ces derniers vont remporter de nombreuses épreuves, ce qui va changer la donne. Chez Coubertin, l’idée a donc surgi d’utiliser le sport pour moraliser la jeunesse, pour l’arracher au sport «Rouge» dès la grande guerre. Il y a un sport qui se développe dans l’ambiance du socialisme international. Alors, pour Coubertin, il faut accepter les sportifs issus du peuple pour éviter qu’ils ne basculent dans le camp des rouges. Il y a d’abord l’idée de fabriquer une nouvelle élite par le sport : les Jeux olympiques. Ensuite vient l’idée de moraliser dans le cadre olympique et les athlètes, issus du peuple, et les spectateurs. Pour Coubertin encore, il faut éviter que le peuple se transforme en foule menaçante… Il était adepte des théories de Gustave Lebon qui a théorisé le rôle de la foule.

Ça n’a pas changé depuis plus d’un siècle ? 

Non, ça n’a pas changé. Quelques valeurs se sont tout de même mutées : celles du dépassement de soit, de performance, «Plus vite, plus haut, plus fort». Telle était sa devise. Le CIO essaye de vendre autre chose, et a bien mesuré le risque de cette devise, notamment par le dopage et la tricherie. Pour éviter cela, il essaie d’imposer de nouvelles valeurs telles que l’émancipation et le partage.  Ce qui compte le plus- et c’est là ou le CIO est très faible-c’est la formation et la qualité des éducateurs et des entraîneurs. Le sport en soit n’a pas de valeurs ! Il y a des vertus qui sont extérieures au sport et que l’on peut insuffler au sport. Mais ceux qui jouent ce rôle sont les éducateurs, les entraîneurs et les parents. Reste à savoir si cela permet aux jeunes athlètes de s’émanciper, ou au contraire est ce qu’on a pas des entraîneurs, dirigeants, des régimes politiques qui finalement, sous couvert de valeurs, prennent le contrôles des jeunes athlètes et en font les champions d’une cause, d’un régime, ou encore des machines à fabriquer des dollars.

Pour vous les Jeux Olympiques sont-ils devenus politique ?

Les Jeux olympiques sont (il insiste) politiques dès l’origine. Quand je parle d’origines, je fais référence à la Grèce antique. En Grèce, les JO servaient d’abord à conforter la suprématie de l’aristocratie, qui est la seule à concourir aux Jeux. Le projet de Coubertin de refonder les olympiades, c’est un projet politique, puisqu’il s’agit de produire une élite sociale qu’il veut redorer et rendre plus moderne. Et ce sans les femmes. Pour lui, c’est le concours entre des athlètes mâles individuels. La paix qu’il conçoit c’est pas la paix des internationalistes socialistes, c’est la paix des libéraux. Une paix libérale qui ne veut pas changer la société. Car sur le plan social, Coubertin est un conservateur, voire un colonisateur. Il veut la paix des négociants, autrement dit des conquérants.

De nos jours, les Jeux olympiques sont-ils quand même vecteurs de paix dans le monde ?

A de très rares exceptions près, les JO n’ont jamais fait avancer la paix ! On ne connait pas de traités signés entre des états à la suite des Jeux olympiques. Ça n’est jamais arrivé.

Alors, pourquoi les organiser dans des pays qui ne respectent pas les droits de l’Homme ? 

Ça, c’est autre chose : ce sont des réflexions que je mène depuis des dizaines d’années. Aujourd’hui, le niveau de contrainte qui pèse sur les organisateurs en termes de finance mais également législatif est tel, si bien que lorsque le CIO veut sécuriser les Jeux pour ses sponsors, il fait de l’espace, qui échappe à l’Etat lui même. En 2012, le gouvernement britannique n’avait plus de contrôle sur une partie de Londres pendant la durée des Jeux olympiques. C’est le CIO qui a fait la police des marques dans Londres avec ses propres agents.

Le père des JO moderns, Pierre de Coubertin. (Photo: United States Library of Congress's Prints and Photographs/ Wikipedia)

Le père des JO moderns, Pierre de Coubertin. (Photo: United States Library of Congress’s Prints and Photographs/ Wikipedia)

Pour Pekin et Sochi, c’était la même chose ? 

Pour ce qui était des jeux de Pekin : lorsqu’il y eut à Paris les militants pour la flamme olympique, qui donc est intervenu dans la foule parisienne pour faire respecter, on va dire la loi olympique ? Des policiers chinois en civile. Donc le CIO, quand il octroie les jeux à un Etat, il garantit en réalité à ses sponsors d’avoir le monopole dans l’espace olympique. C’est à dire aux abords du stade, sur les écrans télévisés et dans le moment olympique. Le coût pour organiser les Jeux est tel qu’il n’y a que des Etats soit corrompus, soit dictatoriaux, pour faire accepter (ou imposer) par la violence symbolique de l’Etat l’organisation des JO aux populations.

Le CIO se veut donc vecteur de paix dans la parole mais pas dans les actes ?

Il brandit des valeurs qu’il a bien du mal à rendre opératoire. Est ce qu’on peut le lui reprocher ? Il n’est jamais qu’une association. Mais effectivement, il y a un décalage conséquent dans le discours du CIO concernant la question de la capacité de l’organisme  à réellement faire progresser les idées de paix. Sur le plan symbolique, il y a tout de même des images fortes. Par exemple : on a vu les deux Allemagne défiler sous le même drapeau dans les années 60-70.

Aucun traité de paix n’a été signé, mais y a t-il des symboles qui témoignent de l’évolution des choses ?

Il faut faire le décalage entre la réalité et la diplomatie, ou la l’action est etremement faible et la dimention symbolique avec quelques équipes communes ou quelques rencontres qui ont été pacifiques entre des états qui étaient en Guerre…

Par exemple USA-URSS en hockey sur glace en 1980 ?

J’ai l’habitude de dire que le sport, et les JO en particulier, c’est comme la divinité romaine Janus, c’est à la fois le Dieu de la paix et celui de la Guerre !

Pensez-vous que ce serait une bonne chose pour Paris d’accueillir les JO 2024 ?

(Il hésite) Plus de 100 personnes ont été réunies par le CNOSF afin de prouver qu’il était utile pour la France d’organiser ces Jeux. Moi, ce que je peux vous dire, c’est que parmi ces personnes, il n’y a aucun expert, aucun chercheur. On y trouve plutôt les représentants des fédérations, les dirigeants sportifs, les athlètes eux-mêmes… Mais pas de chercheurs ! Donc j’attends de voir les travaux qui ont été remis, j’attends de voir ce qui a été budgétisé, ce qui est prévu en cas de perte. Il n’y a pas d’étude indépendante qui prouve que les JO étaient bénéficiaires. Non pas seulement pour les sponsors mais aussi pour la chose publique. Les travaux ont souvent tendance à prouver le contraire. C’est le contribuable qui paye et les bénéfices vont aux partenaires commerciaux du CIO. Donc, concernant le dossier Français, je ne sais pas si des pertes ont été envisagées,  je ne connais pas ce dossier. En tout cas, si c’est simplement pour faire des jeux 100 ans après ceux de 24, ça n’a pas de sens vu les coûts engagés.

Charles Trognon

 

Écrit par cac