On ne naît pas imam, on le devient

Avec quatre millions de musulmans en France, l’islam est la deuxième religion la plus représentée sur notre territoire. Un chiffre qui ne cesse de croître. Qu’en est-il de la formation des imams, amenés à être en premier ligne face à la montée de l’islam radical ? Enquête.

Pour la troisième fois, le ministère de l’Intérieur a initié, le 12 décembre, une rencontre avec les représentants de l’islam de France. Le but : lutter contre les discours sectaires et réorganiser les institutions musulmanes françaises. Si le projet en est encore au stade des discussions, la prochaine étape devrait être la mise en place d’une association culturelle nationale pour financer la construction de mosquées et la production d’un contre-discours face à la propagande djihadiste. Pour le mener à bien, le Premier Ministre Bernard Cazeneuve a indiqué vouloir placer la formation des imams au cœur du projet et éviter les financements venus de l’étranger pour garantir l’indépendance des prêcheurs.

Cependant, la formation, qui n’est pas obligatoire, est loin d’être aisée. En effet, les postes à pourvoir sont peu nombreux et le salaire qui en découle est mince ou inexistant en comparaison des années d’études et de la charge de travail fournie pour y arriver.

Une formation essentielle

Les autorités religieuses ne délivrent pas de certification officielle aux imams. Selon les courants de pensées et les régions du monde où s’exerce l’islam, le métier d’imam demeure peu reconnu. C’est le cas de la France. Khalil Merroun, recteur de la mosquée d’Evry dans l’Essonne, est conscient que « la formation des imams est un sujet essentiel à un moment où les prêcheurs de haine font des ravages sur internet (…). Les imams sont au cœur de la vie des fidèles, ils sont écoutés et ont une influence considérable sur la communauté, il est donc capital de bien les former ».

Le statut des imams reste un problème pour les autorités françaises qui ne les reconnaissent pas. De nombreux prêcheurs peinent donc à vivre de leur « profession ». C’est à peine si l’Etat français leur accorde l’équivalent du statut de prêtre permettant de cotiser pour leur caisse de retraite. Pour ceux qui n’ont pas cette chance, la précarité ou un second boulot s’impose. Certains imams occupent donc plusieurs emplois. « Je suis chauffeur de bus à mi-temps et je donne des conférences dans diverses mosquées », explique ainsi Amir, ancien étudiant à l’Institut européen des sciences humaines, une école coranique proche des frères musulmans (IESH). Ils sont aujourd’hui des dizaines dans la situation d’Amir, passionnés de théologie mais ne pouvant se permettre de vivre avec le seul salaire d’imam.

Imams auto-proclamés

« Le problème réside dans l’organisation de l’islam, explique le recteur Khalil Merroun. Dans la situation actuelle, n’importe qui est en position de prêcher dans une mosquée, ça devient problématique ». Les mœurs de l’islam sunnite permettent en effet aux fidèles de choisir celui qui effectuera l’office. Il est de coutume de choisir celui qui, comparativement, connait le mieux le coran. Mais, bien que certains veuillent changer cela, de nombreux imams auto-proclamés comme Ayoub Karioun, qui officie à Grigny, refuse l’idée de profession et préfère de parler de « mission ».

Dans les faits, nombre d’imams sont bénévoles et la plupart du temps auto-proclamés. C’est en tout cas l’analyse de Bernard Godard, le « Monsieur islam » du ministère de l’intérieur de 2012 à 2014 : « Historiquement, l’imam est un bénévole au service de la communauté et bien que les autorités essayent de mettre en avant les formations, il sera difficile de changer ces mœurs vieilles de plusieurs décennies ».

Les organes formateurs en ordre divisé

Conscients des divisions internes, les organes formateurs font leur maximum pour assurer aux étudiants une formation de qualité. L’IESH a ainsi pour mission de former des imams et des chercheurs spécialisés en théologie musulmane. « Reconnue par l’Education nationale, l’établissement accueille 450 étudiants, des hommes et des femmes du monde entier et une moitié de Français », explique Zuhair Mahmoud, directeur de l’institut. Établissement privé, l’IESH survit grâce aux dons des fidèles. Le cursus est en pleine évolution et Zuhair Mahmoud espère agrandir sa capacité d’accueil. « Nous avons formé 200 imams depuis 1991, les demandes ne cessent d’augmenter, j’espère pouvoir accueillir 700 élèves d’ici 2025. »

Les études sont longues et peuvent durer de 6 à 9 ans. « C‘est intensif, on a besoin de comprendre énormément d’enjeux, à la fois ce qu’il se passe Europe mais également au Moyen-Orient car les conflits ont malheureusement des répercussions sur la société française », poursuit le directeur de l’IESH.

« Internet ne peut pas former un croyant »

Connaissant le rôle central de l’imam, l’Institut s’inquiète de la montée du radicalisme via internet. « Beaucoup de jeunes s’informent sur l’islam avec internet. Certains jeunes passent des journées entières sur le web, ils restent chez eux et se font endoctriner par des ‘religieux 2.0’. Considérez la question de la Syrie, 120 morts par jour. Sur internet, certains suggèrent au nom du prophète d’aider le peuple syrien par les armes : c’est l’islam par réaction. Internet ne peut pas former un croyant. Ici, à l’IESH, sept années sont nécessaires. »

L’IESH, mais également l’institut Al-Ghazali, qui est sous la responsabilité de la grande mosquée de Paris, sont pour la mise en place d’une charte pour la formation des imams permettant de mieux structurer le culte. « Pour devenir imam, il suffit juste d’être accepté par sa communauté dans sa mosquée ou dans une salle de prière pour prêcher la parole de Dieu. Mais il est sûr que dans beaucoup de mosquées en France, certains imams prêchent une parole détournée menant à l’égarement religieux. L’Etat français tente d’enrayer cette machine infernale qu’est l’islamisation de nos jeunes en fermant des lieux de cultes. A mon avis, le gouvernement devrait rapidement mettre en place une certification obligatoire, où la mosquée doit être en adéquation avec les valeurs de la République et la laïcité. » Les autorités religieuses en appellent donc au Conseil français du culte musulman (CFCM) pour mettre en place une certification qui assurerait aux fidèles d’avoir un aumônier formé. La réunion du 12 décembre 2016 a d’ailleurs mis sur la table la possibilité de « labelliser » les imams.

Des imams en sous-effectifs

La France compterait aujourd’hui 2.000 lieux de culte musulman selon le Ministère de l’intérieur. Mais tous ne disposent pas parmi leurs membres des prêcheurs de qualité. Les organes formateurs comme l’institut Al-Ghazali regrettent cette situation. Son directeur Djelloul Seddiki explique que les mosquées françaises sont en pénuries d’imams. « Je reçois chaque jour 3 ou 4 demandes sollicitant des imams en urgence, détaille-t-il. En période de ramadan, la demande est si forte que des imams sont spécialement dépêchés de l’étranger pour l’office ». Cette situation place les élèves de l’IESH et de Al-Ghazali en position de choisir leur affectation. Logiquement, des quartiers et des villes peu attractives sont délaissés. D’où le danger pour les fidèles d’avoir un imam auto-proclamé… Le fait pour une mosquée de faire appel à un imam étranger peut également présenter un risque d’importation de doctrines extrémistes comme le wahhabisme saoudien.

Le financement du culte

La loi de 1905 interdit à l’Etat de financer la construction de lieux de culte. C’est donc à la communauté de s’organiser pour récolter des fonds. En ce qui concerne les mosquées, elles sont pour la plupart financées par des Etats étrangers. Mais, contrairement à une idée répandue, l’Arabie Saoudite n’opère pas de contrôle exclusif sur les mosquées françaises. En regardant les chiffres de l’Insee, on s’aperçoit que le Koweit, le Qatar ou le Maroc détiennent à eux seuls plus de la moitié des mosquées françaises. Les mosquées « prises en main » par les Etats étrangers ne sont pas accompagnées de contraintes idéologiques notamment en ce qui concerne le salafisme. En effet, les mosquées fichées comme telles le sont devenues grâce aux communautés locales et non via l’importation de doctrines étrangères. Cependant, les financements peuvent compromettre l’indépendance des imams. La mosquée d’Evry, financée par le Maroc, a ainsi forcé un imam à quitter son poste après des propos critiques sur le roi du Maroc Mohamed VI…

Kevin Savornin et Victor Plantevin

Écrit par Victor Plantevin