En musique aussi, le génie est aveugle

Ils vivent à la fois dans le noir et sous le feu des projecteurs. Loin d’être des manchots, les aveugles ont toujours occupé une place à part dans le panthéon musical : respectés toujours et idolâtrés souvent. Jazzmen d’exception, énigmes pour la science, ils remplissent le double pari d’être des génies sans jamais n’avoir vu où ils posaient leurs doigts.

Pour écouter un instant jouer Art Tatum, il convient de fermer les yeux. Distinguer d’abord les cascades de notes, puis entendre les doigts danser sur ces célèbres pianos à queue des années 1940. A chaque reprise, le rythme s’accélère, les ornements se multiplient, comme si le cerveau prenait le contrôle sur la main pour sautiller de noires en blanches. Toujours à l’oreille, l’air originel devient flou, noyé dans une rivière d’accords qui coule sans pouvoir s’arrêter : le musicien semble valser en couple sur son clavier. « Le piano a quatre-vingt dix-huit touches et il n’a que dix doigts. Mais il le faisait sonner comme s’ils étaient deux à jouer » déclara un jour de 2004 Ray Charles à propos d’Arthur Tatum Jr. Leur point commun ? Tous deux sont pianistes. Tous deux sont des surdoués du jazz. Des surdoués aveugles.

Un espace refuge

« 50% des enfants précocement aveugles bénéficiaient de l’oreille absolue », théorisait le neurologue et écrivain Oliver Sacks dans son livre Musicophilia : La musique, le cerveau et nous. « Mon ami psychologue Jérôme Bruner, aveugle jusqu’à l’âge de 2 ans, a par exemple conservé une musicalité exceptionnelle : il entend si précisément la musique à laquelle il pense qu’il la confond avec un disque en train de tourner. » L’effet « White Christmas » décrit ici par l’américain est effectivement l’une des conséquences du développement d’un cerveau aveugle, où les connexions inutiles du cortex visuel sont recrutées pour la perception auditive. Attention, pas simple pour autant de se construire le répertoire de Stevie Wonder. Marie Annick Socié, professeur de musique pour jeunes aveugles au sein de l’association SIDVEM, s’applique à distinguer « écoute » et « oreille musicale » : « Un enfant aveugle a besoin de son écoute pour se déplacer, pour sa vie quotidienne, mais ce n’est pas pour cela qu’il aura une oreille musicale. Ray Charles avait des capacités au départ. Beaucoup d’élèves se réfugient dans la musique, il y a aussi de ça. C’est comme un sas pour eux, et ça l’était encore plus à l’époque [de Ray Charles]. »

De fait, être aveugle est loin d’être un handicap pour l’apprentissage d’un instrument. Si la communauté est principalement représentée par des ambassadeurs pianistes – chanteurs exceptés – c’est surtout parce que l’on considérait à une époque que seuls les claviers leur étaient accessibles. Privilège donc fait au piano et à l’accordéon face à la guitare couchée de Jeff Healey, rockeur unique des années 1990.

« Personne ne peut deviner qu’ils sont aveugles, c’est ça le talent »

Pour Gérard François, conférencier et passionné par l’histoire du jazz, ce n’est pas la cécité qui fait la célébrité : « Lorsque je fais écouter les musiques de Tete Montoliu (piano) ou Lennie Tristano (piano, saxophone, guitare et violoncelle) à des voyants, personne ne peut deviner qu’ils sont aveugles, c’est ça le talent. Contrairement à Wonder et Charles, eux ne portaient pas de lunettes noires. Même si vous voyez une vidéo, vous ne savez pas qu’ils sont non-voyants. Il y a un sûrement un côté tactile avec le clavier, un sentiment qui est décuplé… ». Alors que 15% seulement des partitions imprimées ont été retranscrites en Braille selon les chiffres d’une équipe de chercheurs financée par l’Union Européenne, les intéressés se voient souvent forcés d’apprendre « à l’oreille » des morceaux d’une complexité abyssale.

Voilà peut-être le secret des aveugles aux mains d’argent : avoir inventé un style dépourvu de tout préjugé. « Je ne pense pas qu’ils auraient été moins bons s’ils avaient été voyants », imagine Gérard François. Pas sûr en revanche qu’Art Tatum, lui, ait pu suivre ses mains des yeux…

 

Théo Denmat

Écrit par theo.denmat