Les Grands Voisins, l’économie solidaire sur votre palier

Au cœur de Paris, sur l’immense terrain d’un hôpital désaffecté, se retrouvent des centaines d’associations. Terrain de jeu, d’expérimentation et bouillon du culture : bienvenue aux Grands Voisins. 

Qu’ont en commun des ruches, un sauna, un bar et un camping écolo ? La réponse se trouve chez les Grands Voisins, dans le 14e arrondissement de Paris. Et encore, ces installations sont l’arbre qui cache la forêt : plus de deux cent associations sont installées sur le terrain de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, désaffecté depuis 2011.

Depuis leur arrivée l’an dernier, salariés, bénévoles et curieux discutent, troquent, découvrent, s’émerveillent… Le temps est suspendu. Les bâtiments en brique forment les allées d’un quartier dans le quartier, les effluves de nourritures du monde entier se mêlent aux éclats de voix du coiffeur à prix libre ou du guide qui assure les visite une fois par semaine. Les Grands Voisins disparaîtront cette année, lorsque la mairie de Paris commencera les travaux pour les transformer en éco-quartier.

Le bar la Lingerie, qui organise régulièrement des concerts © Yes We Camp

En attendant, Sergio, vingt-quatre ans, qui gère la Ressourcerie Créative, ne tarit pas d’éloges sur le lieu : « les gens viennent déposer les objets qu’ils n’utilisent plus, et d’autres les racheter à très bas prix. On a des vêtements, des livres, des meubles, des disques… Les gens qui habitent là se meublent et s’habillent ici. C’est un cercle vertueux. »

 Les Grands Voisins portent bien leur nom : c’est une terre d’accueil, grâce à l’association Aurore, à l’origine de l’endroit. Elle a fait naître six cent logements sociaux qui abritent aujourd’hui des anciens SDF, des femmes et/ou des migrants isolés… A l’image de Nana, trente ans, qui réunit ces deux dernières conditions. Arrivée du Congo il y a deux ans, seule, la trentaine, l’association Aurore « la prend sous son aile ». Derrière son stand de nourriture africaine, où se côtoient riz pilaf et poulet aux épices et devant lesquels se forme une longue queue de badauds attirés par l’odeur, elle sourit : « j’ai sorti mes talents ! Je travaille désormais avec Aurore. Avant, ici, c’était un peu mort, mais maintenant, il y a de l’animation, des concerts, plein de touristes… c’est vraiment chaleureux ». Nana ne s’y trompe pas, chaque semaine ont lieu des conférences-débats, des projections de films, des spectacles ou des repas partagés.

Difficile de dire exactement ce qui fait de cet endroit un paroxysme d’économie solidaire, tant les initiatives sont multiples : échange de services entre particuliers, camping écolo géré par l’Association Yes We Camp, réinsertion des personnes isolées… Rachid, 54 ans, en a bénéficié. Il s’est retrouvé à la rue après la perte de son emploi conjugué avec un divorce. Ici, il « se sent chez lui. J’ai ma propre chambre, et je suis accompagné dans mes démarches par les associations. Je peux aussi me relever financièrement, car je travaille au bar d’ici, La Lingerie, trois jours par semaine. »

Chacun peut participer à son échelle. C’est même une condition indispensable, qui a permis l’ampleur du projet : il coûte un million d’euros par an. Supervisée par la Mairie de Paris, l’association Plateau Urbain, qui a co-fondé le projet avec Aurore, loue les locaux vacants. Ainsi se retrouvent des artisans aux profils multiples, tels un fleuriste, un chocolatier, un luthier, une costumière, un menuisier, pour un loyer de 230 euros par mois.

Une diversité plaisante pour Anne, 50 ans, novice en Grand Voisins : « c’est la première fois que je viens. Mes enfants sont nés ici, à la maternité de Saint-Vincent de Paul, et je redécouvre totalement l’endroit. Ce n’est pas du tout gentrifié, on voit que les gens se mélangent. »

Rafaëlle Dorangeon

Écrit par Rafaelle Dorangeon