Le marché de Noël des Champs-Elysées : l’artisanat français en déshérence

Chaque année, le marché de Noël de la plus belle avenue du monde attire 15 millions de personnes. Cette institution, dont le but est de mettre en valeur l’artisanat français, se révèle en fait envahie de produits de piètre qualité. Enquête.

Les odeurs de friture et de confiserie envahissent les allées peu fréquentées, tandis que les attractions attrape-touristes des forains font grimacer les passants. On est loin de la magie de Noël. Ce jeudi matin de décembre, l’ambiance n’est pas au beau fixe chez les commerçants du marché des Champs-Elysées. Le froid et le vent ont achevé de démotiver les vendeurs, en particulier les artisans quelque peu excentrés du trottoir principal. Ils ne se plaignent pas, le marché de Noël demeure en effet une aubaine financière pour quiconque peut y vendre ses produits. « Cela fait 5 ans qu’on a cet emplacement, on s’est battu auprès du village de Noël pour l’obtenir, raconte Florence, qui vient de la région de Mâcon et vend des sculptures en feuilles d’arbres vernies. Aujourd’hui, nous sommes 30 artisans dans ce marché d’artisanat d’art. » A l’image de ses confrères, Florence bénéficie d’un tarif préférentiel pour son espace. Une façon pour le marché de Noël de mettre en valeur les artisans et de faire taire les mauvaises langues.

Car certains représentants politiques ont jeté un pavé dans la mare début décembre en critiquant le marché de Noël et son organisation. Dans un communiqué, le groupe UDI-MoDem regrette « le manque de dynamisme, d’audace et de créativité » du lieu, exigeant qu’un appel à projet soit lancé et que le futur marché de Noël soit exclusivement réservé au savoir-faire artisanal. L’organisation politique attaque aussi Marcel Campion, l’organisateur de ce marché très lucratif, qui en tient les rênes depuis 9 ans. « C’est une mauvaise fête foraine, un alignement de baraquements qui vend n’importe quoi », assène le groupe UDI-MoDem, qui réclame que l’édition 2016 soit « la 9e et dernière organisée par Marcel Campion« .

Autruche, kangourou et crocodile

Concrètement, sur le marché, malgré la mise en valeur des artisans venus de province, ceux de la Chambre de Métiers et de l’Artisanat de Paris n’occupent qu’une petite portion du marché au niveau du rond-point des Champs-Elysées. D’ailleurs, les acheteurs ne se précipitent pas vers ces stands-là. Pourtant, de l’autre côté de l’avenue, un autre espace est beaucoup plus peuplé. Il s’agit du « Marché Gourmand », où sont regroupés près de 25 chalets de restauration. Ici, l’artisanat n’est plus vraiment de mise. Jean-Yves, qui vend d’improbables bretzels aux fromages depuis deux ans, l’avoue sans détour : « On a tous été placés là pour donner l’impression d’un côté terroir, cela attire les touristes. » Il n’y a pourtant rien de « traditionnel » dans ces produits-là… D’autre part, si l’on retrouve les classiques stands de raclette, de choucroute ou de sanglier rôti, d’autres restaurateurs proposent des viandes moins conventionnelles : « Kangourou, autruche, crocodile… Et si cela vous plait pas, je m’en fiche ! » scande Andrée devant des touristes éberlués. « Chaque restaurateur tire son succès de son originalité. D’ailleurs, regardez au fond il y a un restaurant allemand ! Et juste à côté de moi, ils font de la paëlla !« 

Ce panneau, placé à l’envers d’un plan du marché, annonce un marché de Noël qui met l’artisanat français à l’honneur

Sur l’avenue, le marché de Noël ne fait pas davantage rêver. En partant de la Place de l’Etoile pour se diriger vers la Concorde, les commerces se dégradent à vue d’oeil en terme de qualité. Entre les casques de réalité virtuelle, les vendeurs de coque d’iPhone et les T-shirts interactifs, tous les poncifs de la fête foraine sont présents et l’on peine à distinguer l’artisan du commerçant. Certains chalets que l’on pourrait penser « made in France » sont en fait sous l’égide d’un plus gros fournisseur, comme le fabricant de fromage Bonneval qui totalise trois commerces sur le marché. De même pour les charcuteries, souvent sous la même enseigne. Plus étonnant encore, des attractions parsèment le trajet comme le train fantôme « Thriller » que l’on aurait pu aisément retrouver au Jardin des Tuileries en plein été. Seule concession à l’esprit de fête, les zombies sont désormais vêtus de costumes de père Noël et des décorations hivernales ont été ajoutées ça et là.

On est loin de la féérie des marchés de Noël de Strasbourg ou de Colmar. D’autant plus que Marcel Campion loue chaque emplacement de 12.000 à 15.000 euros, alors que la redevance à la ville de Paris s’élève à 700.000 euros. Un beau bénéfice qui pourrait servir à rendre son prestige au marché de Noël des Champs-Elysées, d’autant que les touristes boudent la capitale depuis ce début d’année.

Martin Dawance et Aloïs Sarfati

Écrit par iejpedago