La présidentielle 2017 sous les mines

Nouvelles élections, nouveaux acteurs politiques, nouvelles idées qui font jaser… Autant de nouveautés à gérer pour les dessinateurs de presse. Les temps évoluent, et les dessins avec. Alors comment les caricaturistes s’adaptent-ils à ce nouveau paysage politique français en vue des élections présidentielles de 2017 ?

Le soir des résultats de la primaire de la droite et du centre, Joann Sfar nous faisait nous esclaffer devant une suite de 18 dessins humoristiques, retraçant son ressenti du moment. Si le dessinateur du Chat du Rabbin et du Petit Vampire n’est pas dessinateur de presse, ce touche à tout s’est pourtant livré à l’exercice et a fait ressortir avec humour une problématique importante : personne ne sait dessiner Fillon.

Une photo publiée par Joann Sfar (@joannsfar) le

“Qu’est ce qu’on se fait chi**!”

Impossible de le dessiner car considéré comme « ennuyeux » par les caricaturistes « A la dernière élection (2012), on savait dessiner les personnages politiques. Là c’est plus compliqué, il y a beaucoup de nouveaux acteurs qui sont non seulement compliqués à dessiner mais surtout, du point de vu humoristique, ils sont plats. Je pense à François Fillon, Benoït Hamon« , nous explique Xavier Delucq, caricaturiste au Huffington Post, pour Arte (« 28 minutes »), et d’autres. Un avis que partage Guillaume Doisy, fondateur du site caricaturesetcaricature, qui explore l’histoire de la caricature politique et du dessin de presse . »Fillon est assez lisse et à gauche, aucune personnalité ne semble émerger. Les dessinateurs peinent en fait à caractériser les personnalités trop sages, trop lisses, pas assez clivantes ou qui ne suscitent pas assez l’intérêt. Pour l’instant, aucune dynamique politique ne porte les dessinateurs. L’antisarkozisme en 2012 a structuré la campagne et la normalité de Hollande tentait d’apporter un contrepoint à Sarkozy, donnant du grain à moudre aux dessinateurs. On est plutôt dans une période atone, le Hollandisme ayant suscité plus d’indifférence que de rejet actif.« 

Pour François Forcadell, rédacteur en chef et directeur de la publication du web-magazine Urtikan, « la caricature n’est pas une information, mais un commentaire, un point de vue différent exprimé de façon originale grâce au dessin et surtout à l’humour. » Or l’humour semble avoir déserté le corps politique. En 2012 par exemple, il était évident dès le lancement de la campagne que François Hollande et Nicolas Sarkozy allaient arriver au second tour de l’élection présidentielle.  Et chacun faisait jaser, et se complétait, avec des caractères bien distincts. Aujourd’hui, on voit émerger de plus en plus de candidats, sans qu’aucun n’ait déjà prit la tête de la course. Et cet afflux de nouvelles têtes n’est pas la seule difficulté qu’observent les caricaturistes…

Une sorte d’auto-censure est mise en oeuvre, souvent inconsciemment, pour ne pas froisser le public plus qu’il ne l’est déjà d’après Delucq. “Ce qui va évoluer par rapport à 2012, c’est le fait qu’on ressente que la population en a marre de la politique, de leurs promesses qui ne semblent jamais tenues. Et ça a une influence sur nos dessins. La dernière fois, on pouvait facilement faire des dessins sur le ‘tous pourris’, là je vais éviter de me lancer là dedans car ça ne fera que rajouter de l’énervement à celui déjà bien ressenti par la population.”

Un problème sous-jacent…

Mais en amont, l’un des problèmes principaux de la caricature est qu’elle n’attire pas. “En fait, il faut avoir à l’esprit que malgré l’attentat de 2015 qui a régénéré l’intérêt pour le dessin de presse, ce moyen d’expression est en perte de vitesse depuis longtemps et fondamentalement, l’attentat n’a pas changé les choses sur le long terme. C’est une question d’époque… Le dessin ne passionne plus les rédacteurs en chefs ni d’ailleurs le public. Ou seulement de manière marginale”, estime Guillaume Doisy. L’utilisation de la caricature, ou dessin de presse, a tendance à se réduire, et perd de fait la chance de toucher le public. “Souvent considérée comme ‘agressive’, la caricature dérange souvent les rédactions qui cherchent avant tout à être consensuelles pour garder ou augmenter leur nombre de lecteurs. Surtout quand le titre est en grande partie financé par la publicité. On notera d’ailleurs que peu de dessins sont diffusés à la télé en dehors du « 28 minutes » d’Arte”, rajoute François Forcadell.

Alors certains, à l’image de Delucq, s’émancipent des diktats des médias. Entre GIF et vidéos, il utilise toutes les plateformes actuelles pour partager ses idées et dessins. Cependant, cela reste à but récréatif. Vivre de son art signifie le vendre, et pour Delucq, même si sa visibilité, en utilisant Twitter et Facebook notamment, est plus large, ce n’est pas le but final d’un caricaturiste, et cela ne l’amène pas forcément à être plus sollicité par les médias. “Le but pour moi et beaucoup d’autres, ce n’est pas d’être plus vu, c’est d’arriver à être publié et payé pour les publications. Les journaux ne sont pas réellement reliés à internet, j’observe un décalage entre ce qui plaît sur le net et ce qui intéresse les journaux. Moi, je fais des GIF et vidéos parce que je pense à un truc, et je me dis que ça passerait bien sous un de ces formats. Mais c’est seulement parce que je trouve ça intéressant et amusant”.

 

Car n’oublions pas que la caricature est une forme éditoriale, un coup de gueule ou une coup de coeur. Elle n’est pas sensée rassembler ou être objective. Nous n’avons pas de doute qu’au fur et à mesure de la campagne, les dessinateurs réussiront à nous faire rire, même des personnages les plus plats.

Capucine Brackers de Hugo

Écrit par iejpedago