La loi sur le renseignement « signe la fin de la protection des journalistes »
(Dominique Pradalié présente au Parti Socialise, photo réalisée par Philippe Grangeaud)

(Dominique Pradalié présente au Parti Socialise, photo réalisée par Philippe Grangeaud)

En permettant aux services de renseignement français de surveiller les communications, y compris des journalistes, le projet de loi sur le renseignement fait planer une nouvelle menace sur la profession et ses sources. Dominique Pradalié, rédactrice en chef de France 2 et secrétaire générale du Syndicat national des journalistes, affiche un avis tranché sur la question. Interview.

 Que pensez-vous du projet de loi sur le renseignement qui autorisera l’espionnage des journalistes ?

– Il s’agit d’un projet de loi liberticide qui va entamer la liberté d’informer et d’être informé. Il s’inscrit en contradiction avec la constitution française, les lois et la jurisprudence européenne. C’est une intrusion inacceptable dans la vie privée de tous les Français d’une part, et dans les possibilités d’exercer correctement la profession de journaliste.

Quels risques encourent les journalistes si cette loi est promulguée ?

– Tout simplement la divulgation du secret des sources. Sans protection du secret des sources, il n’y a pas de sources, et sans sources, il n y a pas d’information. L’équation est simple. Dès qu’une source est inquiétée, elle se braque et ne divulgue plus d’informations. Et, au passage, le texte sert de prévention négative contre toute source qui serait susceptible de donner des éléments à un journaliste.

Dans son son rapport sur la surveillance en 2013, Frank La Rue, le rapporteur spécial sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression à l’ONU, estimait que dans le cas des journalistes ou de leurs sources, l’effet de la surveillance de leurs communications se révélait chaotique. Estimez-vous que le gouvernement doit mettre en place un article spécial dans le projet de loi visant à protéger les journalistes ?

– ll y a eu une loi sur la protection des sources en 2010, qui a été intégrée à la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Il est évident que dans le projet sur le renseignement, il devrait figurer un article mettant à part les journalistes. J’espère qu’il sera ajouté.

Le projet de loi permet aux services de renseignement de surveiller des suspects, même si ceux sont des journalistes. S’agit-il d’une faille ?

– Il est extraordinaire de constater qu’à peine quelques semaines après les manifestations qui ont suivi le massacre de Charlie Hebdo, nous avons un gouvernement et des parlementaires qui sont prêts à mettre un effet noir complet sur la liberté d’information et d’expression en France. Si ces dispositions scandaleuses venaient à voir le jour, la France se fera condamner devant la Cour Européenne. Le Syndicat national des journalistes a pris son « Bâton de pèlerin » avec les autres organisations de défense des libertés pour monter au créneau contre toutes ces dispositions liberticides. Les journalistes ont une mission : celle d’informer. S’ils ne peuvent pas remplir cette mission, qu’on le dise ouvertement ! Qu’on arrête d’avoir une presse en France, point ! C’est aussi grave que cela …

Face à un tel texte, comment protéger ses sources ?

– Aucune protection n’est possible. Les dispositions décrites visent à « fliquer » complètement les citoyens français, dont les journalistes, mais surtout à les pister à leur insu. Vous ne saurez pas que vous ferez l’objet d’un suivi. Même les pires tyrannies d’Europe n’ont jamais instauré de telles entraves « gravissimes » vis-à-vis des libertés.

Alors que la profession est encore dans l’attente d’une loi plus efficace sur la protection du secret des sources, promise par François Hollande, les dispositifs menaçant le secret des sources s’accumulent. Si ce projet de loi visait à aboutir, croyez-vous que cela créerait un climat d’incertitude vis-à-vis des sources ?

– Ce n’est pas de l’incertitude, les journalistes n’auraient plus de sources du tout, donc plus d’informations. Cela signifie qu’on laisse toute la place à la communication qui traduit un mot simple qui n’est autre que la « propagande ». On peut tirer soit même les conclusions d’un tel impact …

Dominique Pradalié, rédactrice en chef de France 2 et secrétaire générale du Syndicat national des journalistes, par Noah Jourson

Écrit par mayanoah