Jeunes sportifs : de la lumière à l’ombre

Engagés dans une voie dont la seule issue envisagée est la réussite, les jeunes sportifs prennent difficilement en compte l’hypothèse de l’échec. Si cette détermination est une de leurs qualités d’athlète, elle les expose à des risques que les centres de formation tentent désormais de juguler par des méthodes radicales.

Il n’aimait pas perdre un match de foot, il n’aime pas perdre un contrat. « Dans le commerce comme au foot, tu n’as pas 15.000 occasions de marquer. Il faut être efficace. » 18 ans après avoir remporté la Coupe du monde de football 1998, Stéphane Guivarc’h est totalement retombé dans l’anonymat. Pour preuve, son numéro de téléphone personnel est visible sur la page d’accueil du site de son nouvel employeur. De retour dans son Finistère natal, cela fait maintenant 10 ans que celui qui a été deux fois meilleur buteur du championnat de France est commercial chez « Tanguy Piscine », l’entreprise d’un ami d’enfance. « Ma vie ressemble à celle de Monsieur Tout-le-monde. Je me lève le matin, je prends ma sacoche, je monte dans ma voiture de fonction, et j’avale les kilomètres ». Certes, à l’inverse de Zinedine Zidane ou Didier Deschamps, l’ancien attaquant de l’AJ Auxerre n’est pas resté dans la mémoire des Français. Toutefois, son palmarès sportif n’a pas simplifié son retour à la vie « normale ». « Après la fin de ma carrière en 2002, je me suis retrouvé totalement démuni. Je n’ai jamais été attiré par les caméras, le ‘showbiz’, ou tout ce que ma notoriété soudaine et superficielle pouvait m’apporter. Du coup, j’ai dû trouver une autre voie. »   

 

Stéphane Guivarc’h devant le magasin de son employeur « Tanguy Piscines » implanté en Bretagne

 

Les difficultés de l’après-carrière

Lorsqu’à 32 ans, il a découvert le marché et le monde du travail, Stéphane Guivarc’h a regretté de ne pas avoir été armé pour pallier ce dur retour à la réalité, même si celui-ci s’est fait dans la douceur dans son cas : « J’ai un peu déprimé, mais il ne faut pas exagérer. Pour un sportif, évidemment que l’inaction mine le moral. Mais j’ai toujours eu un niveau de vie convenable et n’ai pas non plus connu la galère que connaissent énormément d’espoirs du foot qui se retrouvent avec rien du jour au lendemain. »

 

Jérôme Rothen lors d’une causerie avant le match FCPR – Red Star

Compliqué en effet pour les sportifs de se reconvertir. Les plus chanceux – et les plus doués – choisissent souvent de devenir entraîneurs, à l’image de Zinedine Zidane, devenu entraîneur du Real Madrid, ou de Laurent Blanc, ancien sélectionneur de l’Equipe de France et coach du PSG. D’autres prennent le chemin des médias et se construisent une deuxième carrière en tant que consultant. C’est le cas de Jérôme Rothen. L’ancien milieu de terrain est aujourd’hui un des consultants stars des médias du groupe RMC. Toutefois, celui qui compte 13 sélections en Equipe de France de football est lui aussi retourné sur les bancs de l’école après plus de vingt ans de carrière. « Je ne voulais pas quitter le foot, mais ne savait qu’y jouer. Hors, à un certain âge, il faut trouver une autre solution que le terrain. » Egalement entraîneur adjoint au sein d’un club amateur de région parisienne, le FC Plessis-Robinson, il constate avec fatalisme que les jeunes sportifs sont peu préparés à l’après-carrière : « L’objectif des centres de formation est de former de bons joueurs, ils n’ont que faire de leurs alternatives extra-sportives car ils n’auraient plus rien à en tirer de toute façon… »

Les méthodes de formation tendent à évoluer

La réalité donne raison à l’ancien du PSG : de nombreux sportifs se retrouvent en effet totalement désorientés après l’échec de leur carrière. Toutefois, depuis le début des années 2000, les centres de formation semblent avoir pris le problème à bras-le-corps, rehaussant les exigences scolaires de leurs jeunes. Afin de le vérifier, nous nous sommes rendus à l’Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance (INSEP). Un complexe hors norme. L’INSEP, ce n’est pas moins de 28 hectares dans le bois de Vincennes logeant et entraînant les futurs athlètes de la nation, que ce soit en athlétisme, en gymnastique voire en tennis de table. Après tout, le slogan de cet institut est « Terre de champions ». Pour le directeur de la scolarité, Pierre Thomas, l’aspect éducatif n’est pas laissé pour compte : « De toute façon, nous n’acceptons pas les athlètes en formation si leur dossier scolaire est lamentable. Aujourd’hui, un sportif ne se résume pas uniquement à ses qualités athlétiques et physiques. Un sportif se doit d’être complet. Vous pouvez faire un parallèle avec les Miss : elles ne sont pas juste charmantes et dotées d’une belle ligne, elles sont aussi diplômées pour la plupart. Ce que l’on veut, c’est créer des sportifs physiquement mais aussi mentalement armés pour leur carrière. La société évolue, le sport aussi ».

 Pierre Thomas pense surtout que grâce à cette méthode portée sur l’éducation, les athlètes pourront se réorienter en cas d’échec ou de blessure grave dans leur discipline. Un constat partagé par Hugo Invernizzi. Aujourd’hui basketteur professionnel au poste d’ailier à la Jeunesse Sportive des Fontenelles de Nanterre (JSF Nanterre), en Pro A, il a été pensionnaire de l’INSEP de 2008 à 2011. « Je n’étais pas un élève très doué, je me situais autour de la moyenne, ni trop bon ni trop mauvais. Mais, quand j’ai intégré l’INSEP, j’ai été obligé de donner un coup de collier, sinon j’allais hypothéquer mes chances de réussir dans le basket en prenant le risque de me faire renvoyer. »

Hugo Invernizzi avant une séance d’entraînement avec la JSF Nanterre

 

« D’abord les devoirs, tu joueras après »

 Un changement de mentalité dans la formation des jeunes qui se confirme à l’Espérance Sportive Troyes Aube Champagne (ESTAC). Pépinière de jeunes talents, ce club a notamment lancé dans le monde professionnel Jérôme Rothen, mais aussi Mamadou Niang ou encore Blaise Matuidi. Yoann Vardin, jeune joueur de l’équipe des U19 de Troyes, est actuellement en terminale ES. « Nos professeurs nous incitent à avoir un projet de carrière professionnelle en tête, si jamais on ne parvenait pas à signer de contrat pro au terme de notre contrat amateur, détaille-t-il. Mon projet tournerait autour du marketing, plus précisément dans une carrière d’agent de joueur. »

 

Yoann Vardin lors d’un match avec l’ESTAC

 

À l’ESTAC, c’est Laurent Berna, directeur adjoint, qui supervise les résultats des jeunes du centre de formation scolarisés dans un collège voisin. « Il est parfaitement clair, dès leur entrée au centre, qu’il est simplement inimaginable de les garder s’ils ne foutent rien à l’école. » Et ces menaces ont déjà été mises à exécution plusieurs fois : « Ça arrive au moins une fois par promotion », dénombre-t-il. Le talent potentiel du jeune joueur ainsi renvoyé est certes perdu, mais ce mode de fonctionnement est désormais indéboulonnable à Troyes. « J’ai vu beaucoup de gamins sombrer après leur échec au centre ou se retrouver dans la rue à faire des bêtises parce que, sans le foot, ils retournaient traîner avec des amis plus ou moins bien structurés. Ici, les gamins doivent préparer leur vie future d’homme, avant celui de footballeur. »

D’autant plus qu’en terme de formation, l’école française fait office de référence. En football, elle est la deuxième meilleure au monde après le Brésil si l’on compare le nombre de joueurs formés par pays participants aux plus grandes compétitions. Certes, les nouvelles exigences des centres de formation feront peut-être perdre à la France quelques pépites. Mais sans doute vaut-il mieux privilégier le bien-être futur des anciens sportifs et faciliter leur reconversion. D’ailleurs, selon France Football, plus de 80% des jeunes qui entrent en centre de formation ressortent sans contrat.

 

John Barrot et Thomas Bourseau

 

Écrit par iejpedago