Europe : quand les mineurs isolés étrangers disparaissent

En Europe, la plupart des mineurs isolés étrangers sont à la recherche d’une vie meilleure. Pourtant, un grand nombre d’entre eux vont devenir victimes du travail forcé, de l’exploitation sexuelle et de la mendicité.

En septembre 2015, le hashtag #FindAzam (retrouver Azam) gagne les réseaux sociaux. C’est une vidéo de la BBC qui a fait connaître ce petit garçon syrien, âgé de 5 ans : l’enfant, qui se trouve dans un camp situé à Belgrade, en Serbie, souffre d’une mâchoire cassée et est soigné par les médecins quand un homme se présente comme son père. L’interprète alors sur place semble méfiante vis-à-vis de cet homme et doute qu’il soit véritablement le père d’Azam. Mais l’enfant monte avec lui dans une ambulance. Plus tard, le journaliste de la BBC apprendra que l’homme et l’enfant ont disparu. Ce petit garçon devient alors le symbole des mineurs disparus en Europe et permet aux téléspectateurs et internautes de réaliser l’ampleur du drame des mineurs isolés étrangers. Par chance, Azam sera retrouvé. Mais ce n’est pas le cas de la plupart de ces enfants qui s’évanouissent dans la nature.

625.920 réfugiés sont arrivés en Europe en 2015. Parmi eux, 162.739 mineurs, dont 35.250 non-accompagnés, ont fait une demande d’asile. Des chiffres en constante augmentation : en 2014, ils étaient « seulement » 160.140 (dont 23.000 non-accompagnés), soit déjà le double par rapport à 2013.

Selon la Fédération européenne Missing Children Europe, près de 50% des mineurs non accompagnés disparaissent dans les 48h après leur arrivée dans les centres d’accueil en Europe. « Les enfants migrants non-accompagnés ou séparés sont ceux qui ont le plus grand risque de disparaître, car ce sont ceux qui, dans les faits, voyagent sans un adulte responsable, explique Federica Toscano, chef de projet au sein de cette fédération. C’est pourquoi nous travaillons très spécifiquement sur ce groupe d’enfants dans nos activités. » Par ailleurs, certains voyagent avec des adultes mais rien ne permet aux autorités de connaître leur véritable identité et si ces enfants connaissent réellement ces personnes.

« D’autres enfants se déplacent de pays en pays, cachés dans des camions et des trains, sans avoir d’endroit sûr pour passer la nuit, ils sont la proie des trafiquants parce qu’ils sont découragés par la longueur des procédures légales qui sont nécessaires pour que leur projet d’immigration soit sécurisé », ajoute Federica Toscano.

La dangereuse route des Balkans

Une partie des réfugiés qui arrivent en Europe ces dernières années vient de Syrie. Pour l’instant, il y a trop peu d’informations de terrain pour savoir si des enfants syriens sont victimes de la traite. D’après le sociologue Olivier Peyroux, « les seules choses que nous pouvons affirmer sont que ces réfugiés – contrairement aux Syriens présents dans les pays limitrophes de la Syrie et de l’Irak – sont relativement aisés car le voyage est long et coûteux. Ils paraissent moins vulnérables ».

La route empruntée par les réfugiés, que l’on appelle « route des Balkans », est particulièrement dangereuse pour ces enfants. 850 mineurs non-accompagnés seraient entrés en Bulgarie en 2014, selon le rapport « La traite des êtres humains dans les situations de conflit et post-conflits » publié en 2015. La plupart étaient Afghans et une petite partie Syriens. Selon ce même rapport, ils avaient tous été « mandatés » par leurs familles pour envoyer de l’argent. Dans son étude sur le sujet, la sociologue Angelina Etiemble expliquait dès 2012 qu’être « mandaté » signifie pour beaucoup de mineurs isolés étrangers le début de l’exploitation en raison de leur présence illégale sur le territoire européen. Ils sont contraints de « travailler au noir », se retrouvent exploités sexuellement ou se voient obligés de mendier et voler.

D’autre part, les autorités bulgares et albanaises affirment avoir recensé des cas d’exploitation économique d’enfant réfugiés. Mais, pour l’instant, le fonctionnement de ces réseaux n’a pas permis de faire le lien entre ces deux faits, explique Olivier Peyroux dans le rapport sur la traite des enfants réfugiés. « Bien que ces faits restent à prouver, ils ressemblent aux témoignages d’autres groupes de migrants victimes de la traite en Europe », ajoute le sociologue.

Comment les retrouver ?

Le plan d’action pour retrouver un mineur européen disparu n’est pas comparable à celui déployé pour un mineur étranger lorsque sa disparition est signalée. Et cela, malgré le fait que les Etats membres de l’Europe aient l’obligation légale de défendre les droits de chaque enfant sans tenir compte de son statut de migrant… « Cela favorise aussi la croissance des réseaux de trafiquants en Europe », déplore Federica Toscano.

Des pays comme l’Italie, qui ont l’habitude de l’accueil massif de réfugiés, disposent de services spécialisés qui enregistrent et s’occupent des mineurs isolés. Toutefois, Federica Toscano rappelle que « des enfants y disparaissent aussi ». Mais les pays de la route des Balkans (Croatie, Hongrie, Autriche, etc.) ne possèdent aucun système approprié. C’est ce que confirme Zoltan Nemes Naguy, volontaire hongrois pour l’ONG MigrationAid Hungary : « Il n’y a pas de recensement en Hongrie, mais quelques enfants sont placés dans des orphelinats ». Pour les autres, « l’objectif est de quitter ces pays aussi vite que possible, et d’atteindre l’Allemagne, la Suède… », rapporte la chef de projet chez Missing Children Europe.

De la même manière, les pays de la route des Balkans ont pratiqué des politiques qui ont obligé des familles à fuir des contrôles aux frontières, à sauter dans des trains bondés, à se séparer.

Formation des professionnels

Federica Toscano est la responsable du projet SUMMIT au sein de la fédération Missing Children Europe. Financé par des partenaires de l’Union européenne, ce projet propose différentes pratiques pour empêcher des disparitions d’enfants. « Nous sommes en train de constituer des groupes de professionnels qui travaillent à l’accueil d’enfants migrants en Europe (…) nous préparons un guide présentant des bonnes pratiques pour améliorer la prévention et répondre aux disparitions », explique-t-elle, déplorant « un manque général de formation (des professionnels) à ce sujet ».

« Nous devons changer l’approche sur la disparition de l’enfant migrant, ce qui pour le moment n’est pas la priorité des autorités et nous devons investir dans le combat contre les trafiquants qui sont plutôt puissants et expérimentés en Europe », affirme Federica Toscano. Il faut aussi bien évidemment que tout soit fait pour que les enfants soient orientés vers ce qui va dans leur intérêt, qu’ils aient accès à l’éducation et à un refuge. Mais, pour cela, il faudrait revenir sur le règlement de Dublin. Et éviter que les enfants soient automatiquement renvoyés vers le pays par lequel ils sont arrivés ou qu’ils ont fui.

Chloé Buron et Romain Philips 

 

 

Écrit par iejpedago