Des portes de l’Europe à la fin des négociations, comment la Turquie en est arrivée là  

Mardi 7 décembre, le Parlement européen a voté le gel des négociations avec la Turquie en dépit de la volonté d’Ankara, vieille de 30 ans, de rejoindre le modèle européen.

Tout semblait avoir pourtant bien commencé entre la Turquie et l’UE. Malgré de grandes différences sur le plan économique et social, la volonté de s’intégrer était bien réelle.

Déjà à l’époque la Commission européenne rend un avis négatif sur l’ouverture des négociations d’adhésion à cause de « la situation des droits de l’homme et le respect de l’identité des minorités […} quoique ayant fait l’objet d’une évolution au cours des dernières années, n’ont pas encore atteint le niveau nécessaire pour une démocratie ».

Manifestement, la Turquie entame pas à pas le long processus protocolaire d’adhésion. En 1992, elle devient membre associé de l’Union de l’Europe occidentale.

Entre réformes et querelles géopolitiques

En 1997, le Conseil européen de Luxembourg décide de lancer un processus d’adhésion englobant les dix États candidats d’Europe centrale et orientale dont Chypre à l’exception de la Turquie. La situation économique du pays est jugée encore trop préoccupante. Le problème tient alors également aux relations tendues entre la Turquie et la Chypre. En effet, un conflit territorial oppose les deux pays limitrophes et ce particulièrement depuis l’invasion Turque de 1974 et l’annexion d’une partie de son territoire. Ankara considère qu’elle fait l’objet d’un traitement discriminatoire par rapport aux autres pays candidats.

Force est de constater que la Turquie, dans un objectif de rapprochement des valeurs défendues par l’UE, va réformer sa législation et notamment supprimer la peine de mort en 2001.

Ainsi, en 2004, dans son rapport de progrès annuel, la Commission européenne reconnaissait que la Turquie « satisfaisait suffisamment aux critères politique de Copenhague« . Les négociations pour l’adhésion ouvrent officiellement un an plus tard.

Progressivement la candidature avance, soutenue, notamment par Jacques Chirac. Une posture politique risquée  puisqu’au sein de son propre parti, ce soutient fait débat. Jacques Toubon, ancien garde des sceaux et député européen se désolidarise du président dans une interview de 2004 accordée au Parisien:

C’est donc non pour l’adhésion. C’est la position que l’UMP a adopté dés le printemps. L’Europe ne serait être une nébuleuse qui s’étendant à l’infini pour répandre des idées de paix et de démocratie. Une Europe allant de la frontière de la Syrie ou de l’Iran ne pourrait avoir de réelle identité. Jacques Chirac a ses responsabilités et nous les nôtres.

En outre, en 2006 les disputes avec Chypre reprennent de plus belle. La Turquie refuse l’accès à ses ports et à ses aéroports à la partie chypriote annexée , ce qui constitue une entorse majeure aux accords d’Ankara.  Cette position pousse l’UE à geler ses pourparlers; afin d’inciter la Turquie à ouvrir son territoire à la minorité chypriote

Un an plus tard les négociations s’enlisent avec l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, opposant farouche à l’adhésion de la Turquie. En effet, dans l’émission “A vous de juger” il défend sa position en évoquant le sort de Chypre:

 

Le divorce franco-turc sur fond de guerre syrienne

La guerre civile du voisin syrien entraîne l’arrivée de nombreux réfugiés à partir de 2011. Ce conflit grandissant constitue un foyer de tensions suscitant l’inquiétude d’Ankara. L’afflux de ces réfugiés entame la stabilité politique du pays. De forts mouvements de protestation se forment contre le gouvernement et notamment du PKK, le parti travailleur kurde. Les kurdes, qui sont une minorité réprimée par le gouvernement d’Erdogan (président turc), sont de plus en plus jugulés.

Parallèlement, en France, alors que la campagne présidentielle bat son plein, le débat fait rage autour de la question du génocide arménien. Pour la Turquie, cela ne fait aucun doute, c’est une mesure électoraliste décidée par l’Elysée pour s’attirer les votes de la communauté franco arménienne qui représente 500.000 personnes.

 

Pendant ce temps là, le conflit syrien s’intensifie et se développe. Ankara en profite pour se lancer dans un bras de fer avec Bruxelles sur fond de chantage aux réfugiés et menace d’ouvrir les vannes si sa candidature n’avance pas.

Crise des migrants : l’Europe impuissante face au chantage turc

 

Le tournant sanglant

Le 15 juillet dernier, la Turquie est confrontée à un putsch raté ourdi par une confrérie religieuse tentaculaire qualifiée d’organisation terroriste par le gouvernement turc. Depuis, des dizaines de médias ont été fermés (trois agences de presse, 45 journaux, 16 chaînes de télévision, 23 stations de radio, 15 magazines et 29 maisons d’édition), 150 généraux ont été limogés , 1.099 officiers ont été exclus de l’armée, plus de 15.000 personnes ont été placées en garde à vue et des milliers de professeurs ont été mis au chômage.

Pour se prémunir d’éventuels critiques de ses précieux alliés européens, Erdoğan s’est adjoint les services d’ »experts » du Conseil de l’Europe après avoir annoncé qu’il dérogerait à la Convention européenne des droits de l’homme.

Pour Cédric Goment, professeur d’histoire et historien  « cette nouvelle dérive du régime marque un tournant dans le processus d’adhésion de la Turquie. Erdogan se positionne clairement par rapport à sa population et surtout à sa classe dirigeante. Actuellement il préfère de toute évidence asseoir son pouvoir dans son pays plutôt que de se projeter en Europe”.

Arthur RENIER

Écrit par iejpedago