Aladdin Charni, héros de l’antigaspi

La gastronomie réalisée à partir de ce que vous jetez. Aladdin Charni, squatteur expérimenté, en a fait son pari. En 2018 il rouvre son restaurant situé sous le périphérique parisien, le Freegan Pony. À travers ce lieu, il popularise sa manière de consommer. Une adresse à ne pas louper.

Paris, quartier de La Chapelle. Caché derrière une porte coulissante, le FDP a trouvé refuge dans un ancien parking couvert. L’immense bâtiment déserté est aujourd’hui habité par neuf membres. Ici, les plombs sautent régulièrement, la cuisine est chauffée à l’aide d’un four dont la porte reste ouverte. Sur les tables et étagères, les aliments s’entassent : pommes de terre, papaye, beurre de cacahuète… Tout ce qui y est consommé est issu de la récupération.

Parmi les plus anciens résidents, Aladdin Charni, bonnet orange criard en guise de couvre-chef. Sauf qu’en ces lieux, il n’y a pas de « chef ». Seulement les membres d’une même collocation sauvage. Les cheveux frisés, le sourire et les yeux ronds d’un enfant émerveillé, le trentenaire est un expert des alternatives. Il ne compte d’ailleurs pas s’arrêter là. 2018 sera pour lui l’année de la concrétisation. 

En nomade, il passe de squat en squat. La durée moyenne de ces logements éphémères est d’une année. Arrivé à Paris à 21 ans, lui en a déjà ouvert plus d’une trentaine, dont le Freegan Pony, un nouveau style de lieu de restauration, à l’architecture particulière, composée d’objets recyclés. Malgré son goût pour l’anticonformisme, l’entrepreneur s’est rapidement vu confronté aux réalités administratives : « Je ne suis pas contre les normes ni le fait de payer un loyer. Je suis contre ce poids qui sclérose un projet et qui lui fait perdre sa substance ». Face à l’illégalité du lieu, Aladdin se retrouve dans l’obligation de le fermer en attendant d’obtenir une convention de la Ville de Paris. 

Des déchets dans nos plats

C’est d’ailleurs chose faite, puisque le Freegan Pony rouvre en mai 2018, après la fin des travaux nécessaires à sa normalisation. Un projet « unique au monde », puisqu’il s’agit d’un nouveau genre de restauration, centré sur le zéro gâchis, le volontarisme, l’entraide, l’écologie et l’accueil social.

Afin d’affronter ces péripéties juridiques, Bastien*, vieil ami d’Aladdin, l’accompagne depuis une dizaine d’années dans ses projets. « L’avantage avec Aladdin, c’est qu’il ne fait jamais ressentir son stress aux autres. Il relativise toujours ». Un « hyperactif des projets » donc, qui a pour seule motivation « de faire comprendre aux gens » que le gaspillage, ce sont 9 millions de tonnes (en France) qui pourraient être redistribuées aux nécessiteux.

Dans la cuisine du FDP

Cet engagement, il le déploie jusque dans ses assiettes, qu’il remplit d’aliments invendus, récupérés auprès du plus grand marché d’Europe, celui de Rungis. « Le freeganisme c’est un mouvement de personnes qui se nourrissent essentiellement d’aliments voués à la destruction. Ça n’est pas du 0 gâchis, puisque la plupart des freegan le sont par nécessité. Le gaspillage alimentaire, c’est le cadet de leur souci. Quand j’allais récupérer dans les poubelles du supermarché dans le 3ème arrondissement, 80% des personnes étaient là par nécessité », explique le fondateur. Lui s’est tourné vers le freeganisme par choix politique il y a 8 ans. Un phénomène qui fonctionne auprès des consommateurs : la page Facebook du restaurant compte actuellement plus de 32 000 « j’aimes ».

Une recette végétarienne élaborée par Joana Carvalho, allias “la cuisine rouge”, une des nombreux chefs à intervenir au Freegan Pony.

Des projets pour un avenir solidaire

Mais le lieu risque d’être victime de son succès. « De toute façon, je me dis que dans quatre ou cinq ans le Freegan aura disparu ». Et Aladdin en sera « ravi » : « ça veut dire qu’on aura sensibilisé les gens ». Avec le Freegan Pony, les grossistes de Rungis et la population auront compris « la valeur qu’ont les fruits et légumes qui sont jetés ».

Et après la fermeture ? « Je le vois bien finir dans la politique » flaire Lilia, une amie proche d’Aladdin qui travaille dans la production de textile. Elle n’est pas le premier proche à lui faire la remarque, mais lui a « déjà l’impression de faire de la politique » à travers les squats. Et de toute façon « pour être un vrai bon politique il faut savoir la fermer. Je ne saurais pas faire ».

Aladdin a déjà d’autres projets à mettre en oeuvre après la fin du Freegan Pony. Comme le Bibi Baba, « un restaurant autogéré par des réfugiés ». À chaque cuisine son intérêt. Cette fois, la mission du squat visera à « faire comprendre aux Parisiens et aux autorités qu’un réfugié n’est pas forcément une personne dans le besoin. C’est aussi une personne qui a des compétences à exprimer ».

Au-delà de l’aspect militant des squats ouverts par Aladdin, la finalité commune est très simple : « bien manger, se faire plaisir. Car dans la nourriture il y a une vraie notion de plaisir ». Et peut-être de rassemblement, sans quoi ces initiatives n’auraient sans doute pas autant d’impact.

*pseudonyme 

 

 Linda Khirat, Mathieu Pedro

Écrit par IEJ3DWEB